Les Polices municipales et l'insécurité. Quelles réalités et quelle réponses ?
Depuis le retrait progressif de la police nationale de ses missions de proximité démarré avec Sarkozy, les polices municipales se sont imposées comme une des réponses des maires face au sentiment d'insécurité. Une expansion qui résulte d’abord d’un travail de problématisation de l’insécurité et de la recherche permanente du libéralisme au pouvoir d'imposer l'austérité en réduisant massivement l'emploi public tarte à la crème des libéraux et de l'extrême droite.
« Je vous annonce que le candidat à ce scrutin qui prétendra arriver sans faire figurer les mots “Police municipale” sur son programme peut économiser des frais de campagne, il n’a aucune chance dans ces élections […] Toutes les villes, tous les électorats en veulent, y compris les plus à gauche. »1
Ainsi, la sécurité serait devenue la préoccupation majeure des électeurs à l’approche des élections municipales. La question serait si évidente qu'elle conduirait même à l'atténuation des clivages politiques. Face au constat d'une augmentation du sentiment d’insécurité, le bon sens et l'électoralisme conduiraient à mettre l’accent sur les polices municipales et ne relèveraient plus de la politique partisane.
La sécurité est-elle la préoccupation majeure des électeurs ?
Pourtant, cette question de la sécurité et de la tranquillité publique atteindrait un niveau inédit n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales documentent l’inflation des discours sécuritaires à l’échelon local. L’émergence d’un « populisme punitif » à la française, entendu comme l’« exploitation de l’insécurité pour se forger un soutien populaire » [Mouhanna et Ferret, 2005, p. 12], remonte aux années 1980. Dans le sillage du rapport remis en 1983 par le maire Gilbert Bonnemaison, la sécurité s’installe dans l’agenda politique. Les percées électorales de l'Extrême droite et les controverses suscitées par les polices municipales naissantes, à l’instar de celle créée par Patrick Balkany (RPR) à Levallois-Perret, nourrissent les débats de l’époque. On compte alors un peu plus de 5 000 policiers municipaux dans le pays.
Ce mouvement s’amplifie dans les années 1990. La loi du 15 avril 1999 réaffirme et encadre leur rôle2, mais les polices municipales continuent leur croissance. Le Parti socialiste, qui veut disputer ce terrain à la droite et à l’extrême droite, investit le sujet avec sa « police de proximité » issue du colloque de Villepinte de 1997.
En 2002, le Front national se hisse au 2ème tour de la présidentielle. On atteint alors plus de 16 000 policiers municipaux avec la montée du débat sécuritaire.
La réponse politique est la montée des polices municipales
Ainsi, la montée des polices municipales est spectaculaire : leurs effectifs ont été multipliés par cinq depuis 1984. Avant les élections de 2026, le ministère de l’Intérieur recense ainsi plus de 28 000 agents et agentes (+ 20,46 % sur les dix dernières années), répartis dans 4 640 collectivités, concentrés inégalement selon les territoires. Une majorité d’entre eux sont désormais armés par les maires, et de plus en plus fréquemment d’armes létales.
Selon l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), les dépenses de fonctionnement de ces polices dépassent en 2024 les 2,3 milliards, avec une augmentation 2 fois plus rapide que la moyenne des services municipaux3. Les dépenses d’investissement s’élèvent à 188 millions annuels sur la période 2019-2024, atteignant même 314 millions en 2025. L’investissement financier dans les polices municipales s’accentue sur la fin du mandat. Ainsi, les années 2023 et 2024 concentrent à elles seules 58 % des investissements réalisés sur les 6 ans de mandature.
Et pourtant, la sécurité fait figure d’enjeu majeur pour municipales à venir. Plusieurs titres de presse ont relayé dès l’été 2025 un sondage en présentant la sécurité comme le « sujet au premier rang des préoccupations des Français »4. Autrement dit, alors que l’offre de sécurité municipale n’a jamais été aussi importante dans l’histoire récente, le sentiment d'insécurité ne diminuerait pas, pire, il s’aggraverait.
Face à ce paradoxe, il y a au moins à s'interroger sur deux points : le 1er sur la réalité des infractions pénales et autres incivilités, et ensuite sur l'efficacité des polices municipales envisagées par la politique publique, comme solution censée résoudre les questions de sécurité et de tranquillité.
Insécurité(s), quel est le problème ?
Quelles politiques publiques locales de sécurité pour répondre à une demande des habitants et habitantes quand elle existe ? Les maires sont souvent jugées comme coresponsables du traitement de la sécurité. Cela repose sur deux ressorts : d’une part, la réactivation de leur rôle de « garant de la tranquillité publique » [Le Goff, 2005, p. 415-444], d’autre part, le désengagement de l’Etat dans la police nationale au nom de l'austérité.
L’implication des maires sur les questions de sécurité est devenue courante, et la police municipale leur outil privilégié. Cela ferait ferait écho à une augmentation incontestable du sentiment d’insécurité, justifié par la hausse continue et sans précédent des infractions pénales et autres incivilités. Or, nouveau paradoxe, les données quantitatives construites par la combinaison des statistiques policières et d’enquêtes de victimation5, la hausse continue et générale de la délinquance sur le temps long ne tient pas. Le taux d’homicide volontaire enregistré par la police reste compris entre 1 et 3 pour 100 000 habitants-es entre 1971 et 2023, avec même une tendance à la baisse sur la période. De même, les agressions physiques mesurée par les enquêtes de l’Insee6 se situe entre 2 % et 3 % depuis 1994-1995
Non la France n'est pas devenue le Far Ouest
Le principal constat que l’on devrait tirer de ces enquêtes rigoureuses est qu’il est impossible d'affirmer une hausse générale des infractions commises sur le temps long. Non la France n'est pas devenue le Far Ouest ! Par ailleurs certaines infractions régulièrement pointées du doigt nécessitent la plus grande précaution. Soit le temps long n'est pas prise en compte et ne concernent que l'année, soit se sont de seuls chiffres policiers qui, par définition, n’enregistrent que l’activité des forces de sécurité et renseignent bien plus sur les priorités du ministère de l’Intérieur. Enfin, les enquêtes de victimisation, plus fiables pour ce qui est de l’enregistrement des faits subis, posent également leur lot de problèmes si elles ne sont pas traitées avec prudence dans le temps et comparées à d’autres sources de données, y compris extra-pénales7.
La demande de sécurité supposée ne repose pas plus sur une appréciation quantitative des faits que sur l’expression d’un « sentiment d’insécurité ». Or, les travaux de sciences sociales montrent que cette notion est problématique : l’« insécurité » repose sur l’agrégation de réalités très hétérogènes. On distingue par exemple l’insécurité à son domicile de celle ressentie dans son quartier ou son village. Les statistiques du sentiment d’insécurité produites par l’Insee puis le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), montrent que ce "sentiment" est relativement stable depuis au moins 2010 : entre 10 % et 12 % des personnes interrogées déclarent par exemple se sentir en insécurité dans leur quartier ou leur village8.
Pour autant, ce sentiment varie en fonction de caractéristiques socio-démographiques : ainsi, la peur dans le quartier ou le village est plus forte à mesure que l’on habite une grande ville ou un quartier prioritaire de la ville. De même, la probabilité de déclarer se sentir en insécurité est plus forte chez les femmes et les classes populaires.
Il faut distinguer l’expression d’une peur (la réponse à la question « Vous arrive-t-il de vous sentir en insécurité à tel endroit ? ») et la préoccupation sécuritaire qui est le choix politique de la délinquance comme problème préoccupant dans la société. Or, cette dernière est davantage liée au positionnement politique et électoraliste qu’aux caractéristiques socio-démographiques9. Autrement dit, si les plus fragiles expriment plus de la peur, ce sont les personnes les plus à droite qui en feront leur priorité.
Ainsi, ni les évolutions de la délinquance, ni celles du sentiment d’insécurité ne peuvent être la seule cause de la pression sociale croissante à laquelle les maires devraient répondre. Plusieurs travaux concordant également, écartent l’hypothèse d’un lien direct entre la place de la sécurité dans le débat municipal et les spécificités locales de la délinquance [Freyermuth, 2013, p. 89-116]. Pour autant, beaucoup de villes recourent aux polices municipales avec des priorités et des moyens d’actions variés.
Des polices municipales, pour quoi faire ?
"L'insécurité" regroupe sous une même étiquette des problématiques très variées. Terrorisme et dépôt d’encombrants, narcotrafic et nuisances sonores, violences sexuelles et intrafamiliales, produisent un mélange des genres qui ne tient compte ni des compétences et activités des polices municipales, ni de la diversité territoriale de la délinquance. Cette confusion, accentuée par l’usage extensif du mot « incivilité », tend à faire des polices municipales une solution à un problème très vague.
D'autant que les maires sont relativement limités dans leurs pouvoirs de police, de même que les policiers municipaux le sont dans leurs compétences. Juridiquement, ces derniers ont pour mandat de veiller à l’application des arrêtés municipaux et de prévenir les troubles éventuels au bon ordre, à la tranquillité, à la sécurité et à la salubrité publiques. Ils peuvent par exemple constater les infractions en matière de divagation d’animaux, de bruits ou tapages, les dépôts de déchets ou d’ordures et un certain nombre d’infractions au code de la route. En revanche, ils ne sont pas habilités à procéder à des contrôles d’identité ou à des actes d’enquête judiciaire. Ces limites n’empêchent pas les contournements : des enquêtes ont montré comment les policiers municipaux contournent le droit pour procéder à des contrôles d’identité sans en avoir le pouvoir formel [Mével, 2024, p. 423]. De la même manière, l’article 73 du code de procédure pénale est mobilisé de longue date comme un moyen de procéder à du « flagrant délit », et donc à des interpellations10.
En pratique, le mandat varie en fonction des villes. Près de la moitié des polices municipales sont composées de deux agent.es ou moins, un peu plus d’un tiers sont composées de trois à dix agent.es quand seulement 24 communes (0,6 %) en comptent plus de cent [Commission des lois du Sénat, 2025].
Dans les plus grandes villes, les polices municipales tendent à prendre en charge de manière croissante – bien qu’avec des disparités – les déviances dans l’espace public. Adrien Mével a montré que dans deux grandes villes elles contribuaient à la régulation de la prostitution [2024b, p. 163-176]. De nombreux.ses maires recourent à des arrêtés « anti-mendicité »11. A Paris, la lutte contre les vendeurs à la sauvette est régulièrement mise en avant lors d’opérations conjointes avec les services de police.
La tendance générale est à l’imposition progressive d’un modèle dit interventionniste, malgré ça, les doctrines et pratiques des polices municipales varient d’une commune à l’autre. Les modèles municipaux oscillent entre une logique de proximité (présence sur l’espace public, régulation locale, lien avec la population) et une logique d’intervention, parfois inspirée des doctrines de la police nationale (équipement en armes létales, recherche du flagrant délit).
Selon l’OFGL [2025], l’investissement dans les polices municipales, lui-même fonction des usages notamment de l’armement, dépend de la situation géographique, du caractère touristique de la commune, de sa richesse et de sa taille mais aussi du positionnement politique de la majorité municipale.
Villes de droite, villes de gauche : quelles différences ?
Si les polices municipales se sont imposées dans le paysage, quelques exemples laissent penser que les choix politiques sont toujours un facteur différenciant. Ainsi Brest, bastion de gauche depuis 30 ans, reste la seule ville de plus de 100 000 habitants dépourvue de police municipale. A Paris, la plus grande police municipale de France créée par la maire socialiste A. Hidalgo n’est pas armée et met en avant la création d’un comité d’éthique de la police municipale comme marqueur distinctif.
Pour autant, des villes de gauche comme Strasbourg (PS) ou Lyon (EELV) investissent dans leurs polices municipales et les ont armées. De la même manière, les tailles et organisations des services varient sans que la couleur politique ne permette d’expliquer toutes les différences. Ainsi les polices municipales de Nice de droite comme de Lille ou Strasbourg, toutes deux de gauche, fonctionnent 24h/2412. Celles de Lyon et Nantes de gauche se distinguent par des structurations internes différentes, la première mettant l’accent sur la spécialisation quand l’autre choisit la polyvalence des agents.
Les travaux qui étudient la sécurité du point de vue de l'administration locale et de la compétition politique prouvent que son développement dépend surtout de la stabilité ou l’instabilité de la configuration politique. Ainsi, l’apparition de services municipaux en charge de la sécurité à la fin des années 1990 à Strasbourg et Lyon se comprenait plus par les luttes internes aux majorités respectivement PS et UDF que par l’évolution de la délinquance.
Autrement dit, c’est la configuration politique locale qui mobilise les chiffres de la délinquance comme la preuve d’une augmentation de l’insécurité et que la police municipale est érigée en solution. On observe la même logique dans la conversion de la droite parisienne, qui suite à de lourdes défaites électorale a développé l’idée de créer une police municipale. C’est alors qu’une fronde s’organise dans les rangs de la majorité de droite. Ce qui conduira les différents candidats de droite à faire de la police municipale leurs priorités [Renaudie, 2005].
Aujourd’hui, alors que le besoin de polices est dominant, le clivage politique se manifeste sur les doctrines, notamment l’armement (létal) est un nouveau moyen de distinction politique. La tendance à cet équipement reste très inégale, un peu plus de la moitié des agents (58 %) sont dotés d’armes à feu. Parmi les grandes villes, quelques municipalités de gauche (PS, EELV) refusent toujours d’y avoir recours, c’est le cas de Nantes, Lille, Bordeaux et Paris. Pourtant, la proposition émise par la députée LFI M. Panot de supprimer la vidéosurveillance et de désarmer la police municipale a suscité une levée de boucliers, bien qu’elle ne tranche pas avec des positions tenues encore par une bonne partie du champ politique, notamment à gauche.
L'électoralisme et les approximations dominent le débat politique sur les politiques locales de sécurité
Au final, les politiques locales de sécurité comme les débats qui les entourent souffrent d’impensés et d’approximations. Les politiques locales de sécurité fonctionnent d’abord comme des ressources politiques, inscrites dans des jeux de concurrence électorale, et bien moins comme des réponses à des problèmes objectivés. Elles connaissent de surcroît un déficit d’évaluation qui ne freine pourtant pas l’investissement croissant dans les forces municipales [Cour des comptes, 2020].
Dans un contexte de dégradation des relations entre police nationale et population qui se développe sur fond de brutalités commises par des policiers et de harcèlement des classes populaires sur des fondements discriminatoires, la division du travail policier dans laquelle la « proximité » devient l’apanage des policiers municipaux n’est pas sans poser problème. La concentration de l’activité de la police nationale sur la partie répressive de son activité ne peut en effet qu’aggraver ces relations.
De plus, avec l’armement croissant et l’extension probable des pouvoirs judiciaires des policiers municipaux, la tendance semble être le recours aux contrôles d’identité et amendes forfaitaires sur lesquels se fondent généralement les abus policiers et la défiance des citoyens et citoyennes. D’où l’impasse suivante : les polices municipales se voient déléguer les missions de proximité, avec pour conséquence d’accroître encore la distance entre police nationale et citoyens et citoyennes. En même temps, elles recourent de plus en plus aux outils des policiers nationaux qui ont tendance à dégrader les relations avec la population.
/image%2F1452842%2F20250107%2Fob_3da29c_5661.jpg)
/image%2F1385629%2F20260219%2Fob_672f66_20251112162517-a14a2698.jpg)