Crise Espagne-Maroc : de quoi parle t on ?
1. Ce qui s’est passé
Fin juillet 2026, en l’espace de deux jours, environ 60 000 personnes ont franchi illégalement la frontière entre le Maroc et Ceuta, l’enclave espagnole de 20 km² qui compte 85 000 habitants — l’afflux le plus massif jamais enregistré dans l’histoire du territoire, largement supérieur à celui de 2021.
La grande majorité des traversées s’est faite à la nage, en contournant la digue frontalière de Tarajal, ou à pied le long du rivage. Plus de 80 personnes sont mortes dans cette traversée, noyées ou écrasées dans les mouvements de foule. Face à la saturation, l’armée espagnole a été déployée et le Premier ministre Pedro Sánchez s’est rendu sur place dès le lendemain. Plus de la moitié des arrivants sont repartis d’eux-mêmes vers le Maroc quelques jours plus tard, épuisés.
2. Un territoire disputé depuis des siècles
Ceuta n’est pas un point de tension récent. Ce territoire, aujourd’hui espagnol, a d’abord été portugais avant de passer sous couronne espagnole au XVIIe siècle, à une époque où les puissances ibériques se disputaient les points d’appui du détroit de Gibraltar. Le Maroc en revendique depuis son indépendance (1956) la restitution, au même titre que Melilla, y voyant les derniers vestiges d’une présence coloniale européenne sur son sol.
L’Espagne, elle, considère ces enclaves comme partie intégrante de son territoire national. Cette question, jamais réglée, ressurgit à chaque crise et donne à la frontière une charge symbolique qui dépasse largement les enjeux migratoires du moment.
3. Un rapport de domination économique
La relation commerciale entre l’Espagne et le Maroc n’est pas un partenariat entre égaux, c’est une dépendance structurelle. Le Maroc est un sous-traitant pour les produits textiles, électroniques et automobiles. Il est également fournisseur de fruits et légumes bon marché pour l’UE (agrumes, avocats, tomates).
Les salaires marocains doivent être maintenus bas pour continuer à être « compétitifs », ce qui explique ensuite en partie les crises migratoires.
La sous-traitance et l’agriculture d’exportation intensive tournée vers les marchés européens plutôt que vers les besoins locaux est un schéma classique de spécialisation imposée par les rapports de force économiques Nord-Sud, qui capte la valeur ajoutée du côté européen. A partir des produits de sous traitance l’Europe fabrique des produits finis à forte valeur ajoutée qu’elle exporte ensuite au Maroc. Ainsi l’Europe a importé 25,2 Milliards d’euros de produits du Maroc en 2024 mais elle lui en a exporté 35,2 Milliards d’euros.
4. L’immigration et la sous-traitance sécuritaire
Le PIB par habitant marocain avoisine 4 300 dollars en valeur nominale contre 48 373 dollars pour l’Espagne. Il est donc assez facile de comprendre pourquoi les marocains les plus pauvres tentent de passer en Espagne quel qu’en soient les risques. Une partie de la jeunesse marocaine, confrontée à un chômage massif et à des salaires très bas, est attirée par l’émigration.
Pour empêcher ces déplacements, l’Espagne et l’UE paient le Maroc pour qu’il fasse le sale travail de filtrage à leur place, sans s’attaquer jamais à la racine du problème : cet écart de développement qu’elles contribuent elles-mêmes à entretenir par leurs politiques commerciales. Selon un document officiel du Service européen pour l’action extérieure (janvier 2023) : le Maroc représente le deuxième portefeuille de coopération migratoire parmi les voisins de l’UE, avec quelque 300 millions d’euros au total. Très loin du bénéfice de la balance commerciale…
Les élites marocaines acceptent cette exploitation du pays parce qu’elles tirent de gros revenus du commerce : c’est une bourgeoisie comprador au sens marxiste (une classe dirigeante locale qui s’enrichit non pas en développant une industrie nationale autonome, mais en servant d’intermédiaire pour le capital étranger — en échange d’une part de la rente).
5. Contre la récupération par l’extrême droite
L’instrumentalisation a été immédiate et concertée. En Espagne, le chef de Vox s’est rendu à Ceuta dès le troisième jour pour réclamer une frontière militarisée et des sanctions contre le Maroc, accusant Sánchez de “soumission”. En France, l’extrême droite s’est saisi des images de la traversée comme d’un “carburant électoral”, les présentant comme la matérialisation de la “submersion migratoire”. Plus largement, la crise a dépassé le strict cadre bilatéral pour devenir un point de fixation des droites et extrêmes droites occidentales, qui l’ont reliée à d’autres controverses internationales pour construire un récit de “choc des civilisations” de manière à effacer l’analyse de classe sur les raisons matérielles de la crise que nous avons décrit précédemment.
Ce récit sert un projet politique précis : transformer une conséquence de rapports économiques inégaux en fantasme identitaire, et détourner la colère sociale légitime — précarité, dumping salarial, dégradation des services publics — vers un bouc émissaire désigné plutôt que vers les logiques d’accumulation qui produisent ces inégalités.
Plus que jamais une analyse matérialiste de classe est nécessaire pour démasquer l’extrême droite. La CGT, le PCF, et plus généralement la gauche, ont bien raison de dénoncer cette instrumentalisation et rappeler les fondamentaux de la solidarité entre les travailleuses/travailleurs. Vive l’unité de la classe ouvrière !
Laurent Brun publié sur sa page Facebook
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