COMMENT MACRON NOUS FAIT PAYER SA DETTE PRO-RICHES !
Les candidats du bloc central rivalisent de propositions pour tailler dans les dépenses, « oubliant » que c’est leur champion qui a fait exploser les déficits, à coups de cadeaux fiscaux et d’un « quoi qu’il en coûte » mal calibré.
Il faut toujours se méfier de certaines promesses électorales, surtout quand elles sont écrites en lettres capitales : « Nous savons tous que l’État est lourdement endetté, rappelait gravement le candidat Emmanuel Macron dans son programme de 2017. C’est pour ça qu’il faut RÉDUIRE NOS DEFICITS (sic). La France s’y est engagée mais c’est surtout un devoir à l’égard des générations futures. » Deux quinquennats presque révolus plus tard, ces phrases ont mal vieilli. Depuis fin 2017, la dette publique a flambé de 1 300 milliards d’euros, passant de 97 % du PIB à 117,5 %.
Les héritiers (plus ou moins avoués) du macronisme qui nous promettent du sang et des larmes pour la prochaine élection présidentielle, de Gabriel Attal à Édouard Philippe, se gardent bien de rappeler qu’ils ont une part de responsabilité dans le gonflement de l’ardoise qu’ils se proposent de faire payer aux contribuables.
« Ce n’est plus le sparadrap du capitaine Haddock, c’est le rouleau de scotch tout entier, plaisante un communicant politique. À chaque débat télévisé, Gabriel Attal sait que tous ses contradicteurs vont sauter sur l’argument pour l’enfoncer dès qu’il parlera de leur laxisme budgétaire… ou de son sérieux à lui. C’est inextricable. »
Des baisses d’impôts qui plombent l’État
Les macronistes tenteront malgré tout de mettre l’envolée de la dette sur le compte des mesures d’urgence prises par l’exécutif au moment de la pandémie de Covid puis de la crise énergétique née sur fond de guerre en Ukraine. Il y a du vrai là-dedans, bien sûr, mais c’est un peu court. En réalité, le creusement du trou résulte d’un subtil mélange de politique fiscale libérale et d’un « quoi qu’il en coûte » mal calibré.
Commençons par les choix budgétaires des deux quinquennats. D’après des calculs de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), jusqu’à 48 % de la hausse de la dette publique observée entre 2016 et 2023 résulterait de la seule politique budgétaire mise en place, le reste s’expliquant principalement par la gestion des crises sanitaires et énergétiques. Parmi les mesures les plus coûteuses figurent la baisse des impôts de production (11,2 milliards d’euros pour l’année 2023) ou la suppression de la taxe d’habitation pour les 20 % des ménages les plus aisés (8,2 milliards d’euros).
Une note publiée par le même organisme, centrée sur le seul déficit public, est encore plus sévère : « Depuis 2017, le creusement du déficit s’explique par une baisse du taux de prélèvement obligatoire de 2,5 points de PIB », c’est-à-dire essentiellement par la « politique fiscale de l’offre engagée avec l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 », dont les mesures les plus coûteuses restent, côté ménages, la suppression de la taxe d’habitation et, côté entreprises, la transformation du Cice en baisse de cotisations sociales.
400 milliards d’euros de manque à gagner
À combien se chiffre, au final, l’ardoise laissée à la France par le macronisme ? Vincent Gath Drezet, spécialiste de la fiscalité et membre du conseil scientifique d’Attac, nous livre ses dernières estimations. Il a cherché à mesurer l’impact budgétaire net, c’est-à-dire le manque à gagner pour les finances publiques de l’ensemble des mesures fiscales mises en œuvre depuis 2018, en tenant compte à la fois des effets potentiellement positifs induits (par exemple, les exonérations de taxe d’habitation ont pu entraîner un surplus de consommation), mais aussi des nouvelles recettes votées pendant la période (contributions sur les 20 % des ménages les plus aisés, etc.).
La note est salée : « À l’arrivée, ça donne un manque à gagner cumulé de l’ordre de 400 milliards d’euros, résume-t-il. En se concentrant sur les seules mesures prises en direction des plus riches et des entreprises – transformation de l’ISF (impôt sur la fortune) en IFI (impôt sur la fortune immobilière), baisse de l’impôt sur les sociétés, etc. –, on peut estimer qu’elles ont creusé la dette publique de plus de 7 points de PIB : sans ces mesures, l’endettement se serait élevé à 110 % du PIB fin 2025, au lieu de 117,4 %. »
Quand les libéraux « affament la bête »
Faire baisser les recettes publiques à coups de réduction d’impôt dans un premier temps, pour tailler ensuite dans les dépenses pour résorber les déficits ? Dans un livre à paraître1, l’économiste Anne-Laure Delatte rappelle comment ce mécanisme a été théorisé par les libéraux aux États-Unis dans les années 1980, à rebours de la logique classique : pendant des décennies, les gouvernements préféraient d’abord rééquilibrer les comptes pour distribuer des « cadeaux » fiscaux ensuite.
« Ronald Reagan (président élu en 1981, NDLR) propose pour la première fois de s’affranchir de la contrainte d’un budget public équilibré, écrit-elle. Il préfère commencer par réduire les taxes, quitte à creuser le déficit et finir par forcer l’administration à réduire les dépenses. C’est un discours novateur pour le Parti républicain qui avait fait de l’équilibre budgétaire l’alpha et l’oméga de sa politique économique ! »
Cette brillante théorie est alors résumée en une formule choc, « Starve the Beast » (affamer la bête), expression apparue pour la première fois dans un article du Wall Street Journal de 1985. Depuis, elle a été souvent mise à profit par les gouvernements libéraux, pas forcément de manière consciente d’ailleurs. En France, une stratégie de baisse des prélèvements obligatoires sur fond de dette élevée a été lancée au cours de la seconde partie du quinquennat de François Hollande et poursuivie depuis.
« Au passage, il faut rappeler que ce type de logique peut être encore plus brutale dans un pays comme la France, nous explique Anne-Laure Delatte. En tant que membre de la zone euro, nous sommes soumis à une pression des marchés plus forte en cas de hausse de la dette : les États-Unis, eux, peuvent s’endetter massivement sans déclencher de hausse des taux grâce au dollar, principale monnaie d’échange internationale, dont les investisseurs ont toujours besoin. »
Les milliards d’euros du quoi qu’il en coûte
Des macronistes vexés d’être taxés de néolibéraux pourront toujours répliquer que Ronald Reagan n’aurait jamais décidé le « quoi qu’il en coûte », cette salve de mesures d’urgence prises pendant le Covid qui ont creusé la dette publique : activité partielle (prise en charge massive des salaires par la collectivité pour éviter les licenciements), aides directes aux entreprises, prêts garantis par l’État, etc.
Sur le principe, personne ne reproche à l’exécutif d’avoir placé l’économie française sous respirateur artificiel, ce qui a permis d’éviter une explosion du chômage. Le problème, c’est que de nombreux travaux ont mis en doute l’opportunité de déverser des milliards d’euros sans aucun discernement ni contrôle : des dispositifs de chômage partiel mieux ciblés auraient pu sauver autant d’emplois, par exemple, à un coût moindre2.
La porte ouverte aux abus
En réalité, le « quoi qu’il en coûte » a très certainement profité à des boîtes qui n’en avaient pas besoin. En juillet 2021, la Cour des comptes évoque dans un rapport fouillé des « risques d’effets d’aubaine significatifs » et de « fraude », notamment dans le cas du chômage partiel, largement sous-estimés par le pouvoir en place, selon elle.
« Faute d’une réflexion large en amont, l’accent a été mis sur la recherche de certaines formes de fraude très médiatisées, telles que le cumul entre activité partielle et télétravail dissimulé, qui se sont avérées extrêmement difficiles à établir, écrit-elle. Les risques se situaient en réalité tout autant, sinon davantage, dans la surévaluation des heures et des salaires déclarés et dans la mise en place de fraudes organisées reposant sur la création en chaîne de sociétés coquilles (des entreprises créées dans le seul but de percevoir une aide, NDLR) ou sur l’usurpation d’identité. »
En mai 2020, un plan de contrôle des entreprises est lancé dans l’urgence et mené par des inspecteurs du travail aux moyens très limités. Huit mois plus tard, seuls 62 % des 50 000 contrôles avaient été réellement achevés. En Île-de-France, ce chiffre tombe à 22 % seulement !
« Au moment où Macron a ouvert les robinets des aides en grand, nous avons eu des consignes pour aller contrôler les boîtes, résume un inspecteur du travail. Mais en pratique, si nous avons constaté de nombreuses fraudes à l’activité partielle, y compris dans de grands groupes, les suites judiciaires ont été nulles… En somme, pendant la période, c’était un peu « open bar » ! » Une mansuétude que nous n’avons pas fini d’éponger…
- Riches ensemble !, d’Anne-Laure Delatte, Seuil, 224 pages, 19 euros. ↩︎
- « Chômage partiel : quel bilan du « quoi qu’il en coûte » lors de la crise sanitaire ? », A. Terriau, A. Poirier, J. Albertini et X. Fairise, la Tribune, 26 août 2022.
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